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Jeudi 26 juin 2008

Elle courait. La maison était loin derrière elle. Un frisson glissa le long de son dos. Où était-elle ? Bonne question. Il faisait si noir ! Au loin, elle aperçut le centre. « Plus question d’y remettre les pieds » songea-elle joyeusement. Plus de centre disciplinaire, donc plus de coups.

Le centre privé de St Appolinaire pour jeunes délinquants était en fait un milieu privé sportif et militaire pour jeunes rebelles. Peu d’enseignement moral, beaucoup d’entraînement physique et sportif. Elle y avait passé toute son enfance puis toute son adolescence. Pourquoi ? Tout simplement parce que son tuteur et parent légal en était le fondateur et actuel directeur. Là-bas, hors de question de faire un seul pas de travers, et maintes et maintes fois il lui avait pris l’envie de tout laisser tomber et de se suicider. Mais la pensée d’une vengeance si proche la retenait toujours. Ainsi, elle avait grandi dans la haine, faisant son possible pour être la première en tout et partout.

Un muret se dressait à présent juste devant elle. Elle le reconnut et sourit dans le noir. Au moins, l’entraînement lui avait profité. Souple comme une anguille et agile comme une antilope, elle se glissa dans un trou minuscule sous le grillage, trou prévu par ses soins, peu de temps auparavant. La liberté…Enfin. Elle était LIBRE.

 Assise sur la banquette arrière de l’autobus, elle se repassait mentalement la scène de la veille au soir. C’était si douloureux.

 

Il avait beau hurler, tempêter, jurer, elle ne bougeait pas d’un poil.

« Non mais tu te rends compte de ce que tu as fait ? ? Tu as failli le tuer ! !

_Et alors ?

_Tu n’es qu’une inconsciente doublée d’une triple idiote !Tu ne penses qu’à toi et jamais aux autres !

Silence pesant.

_Vas-y, je t’écoute. Pourquoi tu as fais ça ?

_Il l’avait cherché.

_Pardon ? J’ai cru mal entendre là. Tu peux répéter s’il te plaît ?

_…

_Attends… Tu vas en cours… tu le vois… il te voit… et là, tu fais quoi ? Tu lui enfonces un couteau dans le ventre ! ?

_…

_ET TU DIS QU’IL L’AVAIT CHERCHÉ ? ?

_…

_ MAIS TU VAS REPONDRE, OUI ? »

Il ne comprenait pas. Et il ne comprenait jamais. Les gens comme lui, ça n’a pas de cœur, ça pense qu’au business. Il se fout complètement des petits tracas d’une jeune fille qui a grandi trop vite en trop peu de temps. Il ne sait pas qu’elle est là, qu’elle regarde avec des yeux comme des soucoupes, et qu’elle comprend tout dans un temps record. Il ne sait pas qu’elle lui a sauvé la vie, une fois de plus. Pas encore, non…

 

Elle lui avait laissé une lettre, pour qu’il comprenne. Mais c’était inutile. Il savait déjà, depuis ce jour où le vieil homme lui avait laissé l’enfant.

L’autobus roulait à vitesse régulière sur l’autoroute. Accoudée à la fenêtre, elle songeait à cette mystérieuse lettre qu’elle avait reçue, trois jours plus tôt. Dès lors, elle s’était juré d’en découvrir l’auteur. Qui était-il ? Disait-il vrai ? Et si ce n’était qu’une mauvaise blague de la part d’un ou d’une de ses camarades ? Si c’était le cas, elle était dans de sales draps. Mais l’instinct de la jeune fille la guidait, et jusqu’à présent, il ne s’était jamais trompé.

L’autobus prit un embranchement deux heures plus tard. Il était à présent en rase campagne. Aucun village en vue, pas même une simple ferme. La jeune fille s’imagina avec amusement toutes sortes de scénarios possibles, en cas d’accident ou de panne sèche.

Rêveuse soudain, elle laissa sa main effleurer machinalement la poche avant de son sac. Un petit bruit crissant lui appris que la lettre était toujours là. Tant mieux. Il ne manquerait plus qu’elle la perde. Là, ce serait elle qui serait perdue. Car que vaudrait un routier sans sa carte, dites-moi ?

Somnolente, elle sentit sa tête glisser contre la vitre. Un sommeil sans rêves vint d’abord la reposer quelques instants, puis les derniers événements lui revinrent en mémoire avec netteté.

 

Elle plaçait ses coups avec force, rapidité et précision. Infaillible. Puis, la voix :

« Mlle, vous avez du courrier. »

Elle se retourne, surprise, évite un coup et saute lestement par-dessus le filet.

« Moi ? »

Il lui sourit, tentant de l’amadouer pour le bal du soir. Tous les sportifs savent danser, c’est obligatoire ici. Pourtant, le regard glacial qu’elle lui lance en lui arrachant la lettre des mains lui apprend qu’elle ne changera pas. Elle ne dansera pas avec un garçon ce soir. La seule personne qu’elle accepte, et tout le monde le sait, c’est son tuteur. Il a tout pouvoir sur elle, et elle ne peut lui désobéir.

Elle examine la lettre. Puis, haussant les sourcils dans un intérêt grandissant, elle s’élance, grimpe, escalade…et atterrit dans ce petit endroit qui est sien et que personne n’a jamais découvert.

Elle ouvrit la lettre.

                     Ma tendre petite,

Je sais que tu risques d’être surprise en voyant cette lettre. Je sais aussi que tu ne sais pas qui je suis. Mais peu importe, ce que j’ai à te dire est important. La vie que tu as suivie n’est pas tienne et il est tant pour toi de te découvrir sous ton vrai jour. Je pourrais dès maintenant t’écrire tout ce que je sais sur toi, mais j’ai trop peur que cette lettre ne tombe entre de mauvaises mains. Si tu as confiance en ce que je t’écris, bien que ce ne soit pas grand chose, je l’avoue, suis les indications ci-dessous pour me rejoindre.

             Ton toujours très cher

                           Pancréas Di Salamis Kua Wichtan.

Le nom était étrange, c’était certain, mais l’écriture…Elle la connaissait, elle en était sûre.

 

Le bus prit un embranchement puis s’arrêta sous un ravissant saule pleureur. Ils étaient entrés dans un village plutôt charmant, bien qu’un peu perdu au beau milieu de nul part. L’endroit respirait la joie de vivre, une odeur de souffre se faisant sentir, cependant surpassée par une entêtante odeur de romarin, de menthe et autres herbes sauvages aromatiques.

Le conducteur hurla que c’était le dernier arrêt, la réveillant en sursaut. Hagarde, elle se redressa vivement et s’aperçut qu’elle était seule dans l’autobus. Attrapant son sac elle se laissa glisser au dehors. Le soleil était éblouissant, et elle cligna longuement des yeux. Après avoir vivement remercié le chauffeur par de la monnaie sonnante et trébuchante, elle sortit la lettre de la poche de son sac et la déplia : Le chemin à suivre était tortueux, et elle dut faire plusieurs fois demi-tour, car les culs de sacs étaient nombreux.

Ainsi, zigzaguant entre les maisons, elle parvint enfin à trouver celle qu’elle cherchait. C’était une grande bâtisse, peu différente des autres, à part peut-être par son imposante cloche qui ornait son côté droit. Celle-ci, rouillée, semblait ne pas avoir servi depuis longtemps et son métal était marron, un peu blanc à certains endroits. C’était très curieux.

La jeune fille attrapa un minuscule bout de bois qui dépassait de dessous la porte, conformément à ce que lui disait la lettre. Ce simple geste provoqua une suite de déclenchements qu’elle était loin d’imaginer. Pendant quelques instants, elle ne vit rien, puis, enfin, la porte s’ouvrit. Et ce qu’elle vit lui coupa le souffle.

Une immense flaque blanche, lumineuse, emplissait la pièce. Une incroyable sensation bouleversa la jeune fille quand elle entra. Et elle s’avança silencieusement dans la pièce, ses longs cheveux roux volant allègrement derrière elle, comme libérés par la puissance extraordinaire du souffle de la flaque. La porte se referma tranquillement derrière elle, interdisant à n’importe quel regard de jeter ne serait ce qu’un coup d’œil dans la pièce. Fascinée, l’adolescente sentit une puissante sensation l’entraîner irrémédiablement vers cette… peinture mobile. Oui, on pouvait l’appeler ainsi car, dans chaque ride de la surface, on pouvait voir une infinité de couleurs représentants des paysages flous, plus beau les uns que les autres. On pourrait appeler ça de la magie, de la sorcellerie, bien sûr…mais la jeune fille avait l’impression que c’était bien plus que ça. On avait l’impression en voyant cela, que tout était possible et que toutes les pires tyrannies qui puissent exister, n’existaient pas, tout simplement. Un sentiment de paix l’envahissait totalement, si beau et si pur, comme un chant de liberté.

Elle tendit la main pour toucher la surface blanchâtre. Une agréable sensation de bien-être la fit frissonner de la tête aux pieds. Sans se rendre compte de ce qu’elle faisait, elle enfonça sa tête dans la matière en fermant les yeux. Elle les rouvrit et resta interdite. Devant elle s’étalait indéfiniment un vide totalement blanc. L’adolescente fit un pas de plus et se sentit aspirée par le néant blanc. Haletante, elle tenta désespérément de se raccrocher à quelque chose. Soudain, l’oxygène se raréfia, puis finit par complètement disparaître. Suffocante, elle sentit l’air manquer cruellement dans ses poumons, et le rêve devenir lentement un cauchemar. A bout de force et d’air, elle finit par sombrer dans l’inconscience.
Par COC - Publié dans : Univers parallèle
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